La clinique du futur
La clinique du futur, ou la conquête du papier par le bit
Par Lisa Terry
Traduit par Olivier Thibodeau
La jaquette que vous portez dans la salle d’examen pourrait bien demeurait la seule forme de papier utilisée en clinique, pour peu que le rêve futuriste des intégrateurs de solutions informatiques se réalise.
Or, cet idéal reste bien loin des réalités de la clinique d’aujourd’hui.
« Nous avons une clinique comprenant 35 médecins, et quelques centaines d’employés – une entreprise de 70 millions de dollars – dont le passage aux archives médicales électroniques (EMR) permettra de remplacer plus de 150 terminaux Unix à écrans verts », déclare Mike Jones, PDG de ETG, une compagnie d’intégration de Birmingham (Alabama) spécialisée dans les cliniques médicales. « La moitié des utilisateurs n’ont pas de souris, Windows ou Internet. 12 seulement ont accès à une adresse courriel. Vous ne trouverez aucune autre entreprise de 70 millions de dollars en Amérique qui fonctionne de cette façon. »
Le besoin grandissant de réduire le nombre d’erreurs médicales, et d’améliorer l’efficacité des opérations pousse déjà les hôpitaux à mettre à jour leurs systèmes informatiques. Bientôt, ce sera au tour des cliniques, et autres bureaux de médecins d’en faire autant. Le plan de relance économique de 2009 (ARRA), combiné à la popularité croissante des archives médicales électroniques (EMR), ajoute de l’eau au moulin. En alternant la carotte et le bâton, ils poussent les médecins à numériser tous les dossiers de leurs patients.
La plupart des cliniques auront un grand besoin d’aide extérieure afin d’effectuer la transition du papier vers le bit. D’abord, il leur faut créer une infrastructure robuste et sécuritaire capable de soutenir un système d’archivage électronique. Une fois cette infrastructure en place, les cliniques pourront finalement profiter des avantages offerts par le raffinement technologique afin d’atteindre leurs objectifs réels : l’amélioration de l’efficacité et de la qualité des soins prodigués. C’est là que les revendeurs de matériel à valeur ajoutée (VAR) entrent en jeu, offrant aux cliniques des solutions sur mesure afin de faciliter l’intégration de nouvelles technologies au travail médical.
« Nos recherches indiquent que les goulets d’étranglement relatifs à l’archivage électronique ne se trouvent pas au niveau de l’adoption de logiciels, mais au niveau des compétences d’intégration », souligne Vivian Funkhouser, directrice des solutions en matière de santé globale chez Motorola Solutions.
La technologie des soins
Bien que les bénéfices de l’archivage électronique soient largement reconnus, leur popularité est une affaire de goûts. Certaines cliniques vont immédiatement adopter les technologies de pointe, d’autres vont en faire de l’urticaire. Un sondage a démontré que 24% des médecins américains préférerait la retraite à l’adoption de l’archivage électronique. Outre les préférences personnelles de certains médecins, il faut considérer les importantes tendances suivantes dans tout discours ayant trait à la technologie des soins :
Le combat pour la clientèle : Les baby boomers vont bientôt former le plus large bassin d’aînés de tous les temps. Du coup, « il y aurait une compétition beaucoup plus féroce pour les patients », nous dit Mike Jones de ETG. Cela signifie que les cliniques devront automatiser leurs opérations, grâce entre autres à des portails électroniques permettant aux patients de prévoir leurs propres rendez-vous, d’obtenir des résultats d’analyses, d’effectuer des paiements, et de soumettre automatiquement leurs prescriptions à des pharmaciens. On s’attend à ce que les patients contribuent de plus en plus au contrôle de leur dossier, et qu’il travaille de pair avec les médecins afin d’assurer leur propres soins.
Réseaux de santé : La nécessité de partager les dossiers patients et de déplacer les cas en rémission hors des salles d’urgence, combiné au relâchement des lois de Stark, signifie que les hôpitaux, les cliniques et les médecins s’organisent de plus en plus en réseaux. Dans certains cas, les hôpitaux vont jusqu’à subventionner les systèmes d’archivage électronique, ainsi que d’autres technologies de pointe utilisées par les médecins du réseau. La structure de ces réseaux varie néanmoins de région en région. « Tout cela est très régionalisé », nous dit Greg Donovan, PDG de Alpheon, un gestionnaire d’infrastructures médicales de Morrisville (Caroline du Nord) en voie de devenir un fournisseur d’applications sur demande.
Des cliniques mobiles : Compte tenu des coûts afférents, certains soins seront bientôt prodigués hors des cliniques, directement au domicile des patients. Or, les consoles portatives et les réseaux de communications joueront un rôle clé lors de cette transition. Une fois que l’archivage électronique sera adopté dans les cliniques, « l’étape suivante consistera à transférer les dossiers vers des consoles portatives », déclare Jeff Fountaine, gestionnaire de développement en santé chez Honeywell Scanning & Mobility, malgré le fait que le format optimal de support des données ne soit pas encore déterminé.
Délégation des tâches : Certaines cliniques, visant l’efficacité des soins, ont recours au personnel infirmier et aux médecins assistants afin de prodiguer les soins de base, laissant aux médecins la simple tâche d’approuver les diagnostics et la planification de traitement, ce qui permet d’augmenter le volume de patients traités. D’autres cliniques, visant la qualité des soins, privilégient une approche diamétralement opposée, préférant miser sur le contact direct entre les médecins et leurs patients. « La qualité des soins change énormément lorsqu’on se retrouve avec une tablette graphique et le dossier du patient, le tout en temps réel », déclare Greg Donovan de Alpheon. Après avoir utilisé les archives médicales électroniques pendant quelques années, les utilisateurs d’Alpheon consacrent en moyenne six minutes de plus à chaque patient. « Passer de 11 à 17 minutes, ce n’est pas négligeable ».
La clinique du futur
Les pratiques individuelles vont aller de pair avec l’évolution technologique des cliniques. Ainsi, certaines solutions seront vite populaires, tandis que d’autres ne s’appliqueront jamais. Voici quelques suggestions :
Pour la salle d’attente : L’installation de kiosques électroniques destinés à l’admission des patients permettrait d’accélérer le processus, tout en le rendant plus intime, minimisant du coup l’entrée systématique de données effectuée par le personnel. Les kiosques peuvent même permettre aux patients de s’orienter eux-même vers le département approprié. Certains observateurs prédisent que les patients vont éventuellement transporter toutes leurs informations médicales (dossier et numéro d’assurance) sur des clés USB pouvant être branchées directement dans de tels kiosques. Ces kiosques pourraient également inclure des numériseurs et des lecteurs numériques permettant la capture de certaines informations patients à partir de permis de conduire et de cartes d’assurance. Les tablettes PC constituent un format alternatif pour ces applications. Certaines cliniques utiliseront même des systèmes de radiomessagerie afin d’alerter leurs patients lorsque leur docteur sera prêt à les recevoir.
Dans la salle d’examen : Une fois mises en œuvre dans les salles d’examen, les technologies informatiques permettront aux médecins de consulter l’historique des patients et leurs résultats d’examens, ainsi que d’annoter les dossiers et d’assigner les codes de procédures électroniquement; le défi consiste à faire tout cela sans sacrifier le contact humain. Voilà pourquoi certains médecins préféreront utiliser des appareils portatifs, calepins électroniques ou tablettes PC plutôt qu’un ordinateur de bureau multifonctionnel. Quoiqu’il en soit, l’utilisation du format « client léger » permettra d’assurer la sécurité des données traitées.
Ces appareils devront être conçus pour résister au traitement antibactérien. « On pousse beaucoup pour l’aseptisation », déclare Greg Davidson, gestionnaire senior du développement des affaires, section santé, chez Panasonic. « Des études faites dans les hôpitaux ont démontré que 95% des téléphones cellulaires transportés par le personnel de soins contenaient des traces de SARM ». Pour pallier à la demande, la compagnie Janam compte mettre sur le marché des versions antibactériennes des assistants personnels de la série XM dont le boîtier, l’écran, les vis et toutes les composantes seraient traités contre les agents infectieux.
De plus en plus, les médecins vont recourir aux technologies de pointe afin de communiquer avec leurs patients, utilisant des tablettes PC ou des panneaux digitaux afin d’expliquer leurs symptômes, ainsi que les traitements possibles, permettant ainsi aux patient de s’investir dans leurs propres soins. Des fonctions comme l’écran tactile multipoint, la vidéo et l’audio HD sont autant de caractéristiques multimédia aujourd’hui intégrées aux archives médicales électroniques.
L’utilisation d’imprimantes multifonctionnelles pourrait devenir nécessaire afin de concevoir des feuilles de diagnostic personnalisées, et de numériser des documents de papier afin de les transférer sur support digital. Pour accélérer les opérations dans les cliniques à haut volume de patients, il faut aussi considérer la technologie des senseurs. Appliqués à des appareils de calculs tels que les stéthoscopes, les thermomètres, ou les tensiomètres, les senseurs permettent d’inscrire les résultats des tests dans les archives électroniques de manière précise et instantanée.
La sécurisation des dossiers patients est une autre fonction cruciale des technologies de pointe; des mesures de sécurité telles que le contrôle à distance et les puces TPM de marque Lenovo permettent le chiffrement des données et assure le respect de la HIPAA (loi américaine sur la protection des données dans le domaine de la santé). Le « Exam Room Lock » (serrure pour salle d’examen) développée par RF IDeas est constitué de senseurs intégrés dans le cadre de la porte menant à la salle d’archives électroniques, permettant la fermeture automatique de cette porte lorsque la carte sans contact du médecin responsable franchit le seuil.
Laboratoires de bureau : Selon certaines estimations, 58% des laboratoires étatsuniens se trouvent à l’intérieur des bureaux de médecins, et ce chiffre tend à augmenter. Ainsi, l’impression et la lecture d’étiquettes à codes à barres deviennent des éléments cruciaux pour l’identification précise de spécimens, la quantification des médicaments, et l’étiquetage des dossiers.
Tranquillement, la technologie du laser laisse place aux imprimantes thermiques telles que l’Advantage DLX de CognitiveTPG, conçue pour l’étiquetage des dossiers patients, des fichiers, et des spécimens de laboratoire. Selon Tom Roth, directeur de la section imprimantes et médias chez Intermec, il y a une demande croissante pour les imprimantes à applications autonomes telles que l’impression sur codes à barres d’instructions destinées à l’usage des pompes à perfusion. La sécurisation des imprimantes est tout aussi importante, ajoute-t-il.
Bureaux d’administration : Étant donné la prolifération sans précédent des applications au cœur des infrastructures informatiques, la communication sans fil va bientôt devenir cruciale pour le dialogue avec les machines et l’intégration des communications, comme par exemple, l’usage de la voix sur WLAN (réseau local sans fil) pour des applications telles que les rappels téléphoniques automatisés. Le transfert de données par réseau sans-fil permet de réduire les erreurs, et d’accélérer le processus pour toute demande de médicaments ou de spécimens. Selon Vivian Funkhouser de Motorola, le haut débit mobile est quant à lui essentiel en tant qu’alternative ou supplément aux canaux T1 pour une variété d’applications telles que la consultation virtuelle
Les médecins prennent soins des patients, et non pas des machines. « Ils veulent cesser de constamment investir leur capital dans les technologies de l’information », explique Mike Jones. « Ils veulent les convertir en services » grâce aux fournisseurs d’informatique sur demande. L’intérêt pour les solutions SaaS (Software as a Service ou logiciel en tant que service) a monté en flèche parmi les médecins souhaitant sécuriser le transfert de données depuis que le gouvernement applique les pénalités prévues par la HIPAA. L’usage de l’infonuagique, de la virtualisation, des réseaux de stockage SAN et de Citrix risquent également d’augmenter.
« Nous croyons fermement que 10 à 15% des applications s’inscrivent parfaitement dans le nuage, ainsi que plusieurs autres, qui pour des raisons de vitesse, de sécurité ou de législation, ont besoin d’être opérées localement » déclare Jay McBain, directeur des PME chez Lenovo. Les applications infonuagiques peuvent s’appliquer à l’archivage électronique et la gestion des patients, tandis que l’antivirus et la sécurisation des courriels comprendraient des composantes à la fois nuagières et locales.
L’authentification des usagers est essentielle à la confidentialité des données. Dans ce contexte, l’utilisation de systèmes d’authentification unique, et de certifications telles que les cartes sans contact permettraient d’améliorer la sécurité sans toutefois ralentir le flot des opérations. Les imprimantes en réseau devront elles aussi être sécurisées, note Greg Gliniecki, vice-président de RF IDeas, afin qu’un représentant autorisé puisse immédiatement recueillir les documents sensibles.
On n’arrête pas le progrès
La mise en œuvre de l’archivage électronique n’est que la première étape menant à la révolution des systèmes de santé. Une fois tous les dossiers numérisés, l’exploitation des données ouvrira la porte à un monde de nouvelles applications pratiques, tel que ce fût le cas dans d’autres industries. L’intelligence artificielle, par exemple, fera figure de proue pour la médecine fondée sur les faits (EBM), grâce à laquelle les médecins peuvent élaborer des traitements sur le champ en se fondant sur les résultats de cas précédents. En partant de ce principe, il serait possible d’imaginer une révolution dans le mode de financement des médecins basée non pas sur la nature des procédures, mais sur leurs résultats.
Nous n’en sommes pourtant pas encore là. À n’en pas douter, beaucoup de médecins vont résister aux avancées technologiques, préférant dépendre des solutions informatiques de leurs partenaires en santé lorsque le besoin s’en fait sentir. Il existe déjà quelques cliniques orientées vers l’avenir, mais force est d’admettre que tous les médecins devront bientôt leur emboîter le pas, tel que requis par l’évolution des besoins, des mandats et des formes de rémunération. « Les médecins vont nécessairement investir dans les technologies offrant des résultats réels », tels que la satisfaction des patients, l’accroissement de l’efficacité ou la réduction des erreurs médicales, conclue Harry Lerner, PDG de Janam.

